
« Il le fait exprès. »
Cette phrase revient très fréquemment lorsqu’un chien détruit un objet, urine dans la maison, n’obéit pas ou adopte un comportement jugé inapproprié. Beaucoup de propriétaires pensent que leur chien fait exprès lorsqu’il adopte un comportement gênant, mais cette interprétation est largement contredite par la science du comportement canin. Elle traduit une interprétation très humaine du comportement canin, mais repose sur une hypothèse erronée. Contrairement à une idée largement répandue, le chien ne possède pas les capacités cognitives nécessaires pour agir avec une intention volontaire comparable à celle de l’humain. Pour comprendre pourquoi un chien ne fait jamais exprès au sens où nous l’entendons, il est indispensable de s’appuyer sur les données issues de l’éthologie et de la cognition animale.
Ce que signifie vraiment « faire exprès »
Chez l’humain, faire quelque chose exprès implique la capacité à se représenter mentalement une action avant de la réaliser, à anticiper ses conséquences et à poursuivre un objectif abstrait. Cette forme d’intention suppose des fonctions cognitives complexes, notamment la planification à long terme et une théorie de l’esprit élaborée, c’est-à-dire la capacité à attribuer des états mentaux à autrui.
Lorsque nous disons « mon chien fait exprès », nous projetons sur lui ce fonctionnement cognitif humain. Or, rien n’indique que le chien dispose de cette capacité de planification intentionnelle telle que nous la définissons. Cette projection correspond à un biais cognitif bien documenté, l’anthropomorphisme, qui consiste à attribuer des intentions humaines à des comportements animaux.
Ce que la science dit de l’intention chez le chien
Les recherches en cognition canine montrent que les chiens sont capables de comprendre certaines actions humaines dans l’instant présent, mais pas de planifier des comportements dans le but de provoquer, manipuler ou se venger. Une étude publiée en 2021 dans la revue Scientific Reports a montré que les chiens distinguent une action humaine intentionnelle d’une action accidentelle. Dans cette expérience, les chiens réagissaient différemment selon que l’humain refusait volontairement de leur donner une friandise ou qu’il en était empêché involontairement.
Ce résultat est fondamental car il montre que le chien perçoit l’intention en action, c’est-à-dire ce qui se joue dans l’ici et maintenant d’un comportement observable. En revanche, cette capacité ne signifie pas que le chien élabore une intention préalable complexe ou qu’il planifie une action future pour atteindre un objectif abstrait. Autrement dit, le chien comprend ce que fait l’humain dans une situation donnée, mais il n’agit pas avec une intention morale ou stratégique.
Pourquoi cette distinction est essentielle pour comprendre le comportement canin
Lorsqu’un chien détruit un objet en l’absence de son propriétaire, il ne cherche pas à punir ni à provoquer. Il répond à un état émotionnel, souvent lié à l’ennui, à la frustration ou à l’anxiété. Lorsqu’un chien urine dans la maison, il n’exprime pas une revanche, mais un manque d’apprentissage, une difficulté émotionnelle ou un problème de gestion physiologique. Lorsqu’un chien n’obéit pas, il ne défie pas l’autorité de son humain : il réagit à un contexte dans lequel la consigne n’a pas été suffisamment apprise, comprise ou renforcée.
Les données scientifiques actuelles convergent vers une même conclusion : le comportement du chien est guidé par des associations apprises, des états émotionnels et des contingences environnementales immédiates. Il ne repose pas sur une volonté consciente de transgresser ou de nuire. Attribuer une intention volontaire au chien conduit donc à une mauvaise interprétation du problème et, très souvent, à des réponses éducatives inadaptées.
Les conséquences de la croyance du « il fait exprès »
Penser que son chien agit volontairement contre nous conduit fréquemment à des réactions punitives ou coercitives. Or, les études en comportement animal montrent que ces méthodes augmentent le stress, altèrent la relation humain-chien et aggravent souvent les comportements problématiques. À l’inverse, comprendre que le chien n’agit pas par intention malveillante permet de mettre en place des stratégies basées sur la compréhension, la prévention et le renforcement des comportements adaptés.
Adopter ce regard scientifique change profondément la relation que nous entretenons avec notre chien. Il ne s’agit plus de corriger une faute, mais de comprendre un signal. Cette approche est aujourd’hui au cœur des pratiques recommandées en éthologie appliquée et en comportement canin.
Mieux comprendre son chien pour mieux vivre avec lui
Dire que votre chien ne fait jamais exprès ne revient pas à nier les difficultés du quotidien. Cela signifie que la clé de l’amélioration du comportement ne se trouve pas dans une intention supposée du chien, mais dans l’analyse de son environnement, de ses apprentissages et de ses états émotionnels.
En résumé, le chien n’agit ni par vengeance, ni par provocation, ni par calcul stratégique. Ses comportements sont l’expression de mécanismes cognitifs, émotionnels et contextuels immédiats. Comprendre cette réalité permet d’adopter des réponses plus justes, plus efficaces et plus respectueuses du chien.
Comprendre le chien tel qu’il est réellement, et non tel que nous l’imaginons, constitue la base d’une cohabitation harmonieuse et durable.
Références scientifiques
Schünemann B., Keller J., Rakoczy H., Behne T., Bräuer J. (2021). Dogs distinguish human intentional and unintentional action. Scientific Reports, 11, 14967.
https://www.nature.com/articles/s41598-021-94374-3
Horschler D. J., Byrne M., Schmitt M., Johnston A. M. (2023). Pet dogs re-engage humans after joint activity. Animal Cognition, 26(4), 1277–1282.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37052862/

