
Les termes « dominant » et « soumis » sont encore très largement utilisés pour décrire le comportement des chiens, aussi bien dans le grand public que dans certaines pratiques éducatives. Ces notions reposent pourtant sur une vision ancienne et aujourd’hui largement dépassée des relations sociales chez les canidés. Les avancées en éthologie et en cognition animale montrent que qualifier un chien de « dominant » ou de « soumis » de manière globale est scientifiquement inexact.
En tant qu’éthologue spécialisé dans le comportement canin, je propose ici une analyse approfondie pour comprendre l’origine de ces concepts, leurs limites, et pourquoi ils ne permettent pas de comprendre finement le fonctionnement social et émotionnel du chien.
Dès que l’on s’intéresse aux mécanismes cognitifs et comportementaux du chien, on constate que ces étiquettes simplistes ne rendent pas compte de la réalité des interactions sociales.
Origine du mythe de la dominance chez les chiens
La notion de dominance appliquée aux chiens trouve son origine dans des travaux menés au milieu du XXe siècle sur des meutes de loups en captivité. Dans ces contextes artificiels, des loups non apparentés, issus de groupes différents, étaient placés ensemble dans des espaces restreints. Les conflits observés ont alors été interprétés comme l’expression d’une hiérarchie rigide dominée par un individu dit « alpha ».
Ce modèle a ensuite été transposé aux chiens domestiques, sous prétexte de leur proximité phylogénétique avec le loup. Or, cette généralisation repose sur une double erreur : d’une part, une mauvaise interprétation du comportement du loup, et d’autre part, une assimilation abusive entre le fonctionnement social du loup sauvage et celui du chien domestique.
Les études ultérieures menées sur des loups vivant à l’état naturel ont profondément modifié cette vision. Les meutes sauvages sont avant tout des groupes familiaux, structurés autour de relations de coopération, de parentalité et de transmission, et non de domination coercitive. Les adultes guident et protègent les jeunes, sans imposer une hiérarchie rigide fondée sur la contrainte.
Pourquoi ce modèle ne s’applique pas au chien domestique
Appliquer ce modèle hiérarchique au chien domestique est scientifiquement infondé. Le chien s’est séparé du loup sur le plan évolutif il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Son adaptation à l’environnement humain a profondément modifié son fonctionnement social, cognitif et émotionnel.
Le chien évolue dans des contextes extrêmement variés, souvent hétérogènes, mêlant humains, congénères, règles implicites et contraintes environnementales. Il ne vit pas dans une structure sociale stable comparable à une meute naturelle. Ses comportements sont largement modulés par le contexte, l’apprentissage, les expériences passées et les signaux sociaux qu’il perçoit.
Les recherches modernes en comportement et cognition canine montrent que les interactions entre chiens, et entre chiens et humains, reposent principalement sur la lecture fine des signaux sociaux et sur l’ajustement comportemental, bien plus que sur une logique de hiérarchie fixe.
La dominance : un concept relationnel et contextuel
L’un des points les plus mal compris concerne la nature même de la dominance. En éthologie, la dominance n’est jamais un trait de personnalité stable. Il s’agit d’un concept relationnel, observable uniquement dans une interaction précise, entre des individus précis, dans un contexte donné.
Un chien peut contrôler une ressource dans une situation particulière, puis adopter un comportement de retrait dans une autre. Ces variations ne traduisent pas une volonté de domination globale, mais une capacité d’adaptation aux circonstances. La même dynamique peut être observée dans le jeu, l’accès à la nourriture, ou la gestion de l’espace.
Attribuer à un chien une étiquette globale de « dominant » ou de « soumis » revient donc à ignorer la plasticité comportementale qui caractérise son fonctionnement cognitif et social.
Leadership humain et repères sécurisants
Dans la relation entre un humain et son chien, la question du cadre est centrale. Le chien a besoin de règles claires, cohérentes et prévisibles pour se sentir en sécurité. Ce cadre est parfois désigné sous le terme de leadership, mais il ne doit en aucun cas être confondu avec une logique de domination.
Un leadership fonctionnel repose sur la constance, la lisibilité des règles et la capacité de l’humain à guider le chien sans intimidation. Le contrôle de certaines ressources, comme l’accès aux activités ou à l’attention, participe à structurer l’environnement du chien, sans qu’il soit nécessaire d’imposer une quelconque hiérarchie autoritaire.
Dans les relations quotidiennes entre humains et chiens, ce cadre sécurisant favorise l’apaisement émotionnel et la coopération, bien davantage que toute tentative de domination.
Correction, punition et apprentissage
La confusion entre correction et punition est fréquente dans le discours sur l’éducation canine. Punir un chien par la peur ou la douleur ne favorise pas l’apprentissage. Ces méthodes génèrent du stress, de l’incompréhension et peuvent altérer durablement la relation de confiance.
La correction, lorsqu’elle est bien comprise, vise à interrompre un comportement inadapté tout en proposant une alternative acceptable. Elle s’inscrit dans une logique d’apprentissage et non de sanction. Rediriger un chien vers un comportement compatible avec la situation permet de clarifier les attentes sans recourir à la contrainte.
Certaines pratiques reposant sur la surprise ou l’intimidation, comme l’utilisation de bruits soudains pour interrompre un comportement, s’apparentent davantage à des punitions qu’à de véritables outils éducatifs. Elles peuvent provoquer des associations négatives durables et augmenter l’anxiété, en particulier chez les chiens déjà sensibles.
Une simplification trompeuse du comportement canin
Réduire le comportement du chien à une opposition entre dominance et soumission empêche de comprendre la richesse de ses capacités d’adaptation. Les chiens ne cherchent pas à « prendre le pouvoir » sur leurs humains. Lorsqu’un comportement pose problème, il est bien plus pertinent d’en analyser les causes émotionnelles, environnementales ou relationnelles.
Une lecture fine du comportement canin, fondée sur les données actuelles de l’éthologie, permet de dépasser ces modèles simplistes et d’adopter une approche plus respectueuse et plus efficace permettant de différencier les comportements des chiens de ceux des loups.
Cette compréhension s’inscrit pleinement dans une vision moderne du comportement et de la cognition du chien, qui prend en compte ses capacités d’apprentissage, ses états émotionnels et sa perception du monde.
Conclusion
Qualifier un chien de « dominant » ou de « soumis » est une erreur conceptuelle qui ne reflète ni la réalité de son fonctionnement social, ni les connaissances actuelles en éthologie. La dominance n’est jamais un trait fixe, mais une dynamique relationnelle et contextuelle.
Comprendre le chien à travers une approche scientifique et nuancée permet de construire une relation fondée sur la confiance, la cohérence et le respect de ses besoins cognitifs et émotionnels. Abandonner ces étiquettes réductrices est une étape essentielle vers une meilleure compréhension du comportement canin.
