Pourquoi mon chien aboie sur les autres chiens ou les passants en promenade?

chien qui aboie en laisse lors d’une promenade, comportement canin expliqué

Au cœur des problématiques les plus fréquentes en consultation, l’aboiement en promenade cristallise souvent incompréhension, gêne sociale et parfois inquiétude. Avant de chercher à “corriger” ce comportement, il est indispensable de le comprendre. L’aboiement n’est pas un dysfonctionnement en soi: c’est un comportement adaptatif, hautement modulable, qui s’inscrit dans l’histoire évolutive et sociale du chien. Dans les analyses consacrées à l’éducation et apprentissage du chien, j’insiste toujours sur un point fondamental : un comportement persiste parce qu’il a une fonction, qu’elle soit émotionnelle, communicative ou acquise par l’expérience.

L’aboiement est une vocalisation particulièrement développée chez le chien domestique comparativement au loup. Les travaux comparatifs montrent que la domestication a favorisé une diversification et une fréquence accrue des vocalisations, notamment dans les contextes sociaux impliquant l’humain. Cette évolution ne doit rien au hasard. Le chien est une espèce qui a coévolué avec l’humain et dont les signaux vocaux jouent un rôle central dans la régulation des interactions. Lorsqu’un chien aboie en croisant un congénère ou un passant, il mobilise un outil de communication façonné par des millénaires de sélection.

La première dimension à analyser est émotionnelle. Dans la majorité des cas, l’aboiement en laisse relève d’un état d’activation élevé. Cette activation peut être liée à la peur, à la frustration ou à une anticipation excitée. La peur sociale est fréquente chez les chiens insuffisamment exposés de manière positive à des congénères variés durant leur période de socialisation sensible, qui se situe approximativement entre trois et douze semaines. Les études en développement comportemental montrent que des expositions pauvres ou négatives pendant cette fenêtre augmentent le risque de réactions défensives ultérieures. L’aboiement devient alors un signal d’augmentation de distance. Il ne traduit pas nécessairement une volonté d’attaque mais une tentative d’éloigner l’élément perçu comme menaçant.

La frustration constitue une autre cause majeure. De nombreux chiens manifestent des aboiements lorsqu’ils sont empêchés d’atteindre une cible qu’ils souhaitent approcher. La laisse agit comme une contrainte physique qui limite la possibilité d’exploration ou d’interaction. Les recherches sur la frustration chez le chien montrent que l’impossibilité d’accéder à une ressource sociale peut provoquer une intensification des vocalisations et des comportements de tension. Le chien ne “choisit” pas d’aboyer pour déranger ; il exprime un conflit entre motivation d’approche et restriction environnementale.

Il existe également des situations où l’aboiement s’inscrit dans une dynamique de protection ou de contrôle de l’environnement. Certains individus présentent une sensibilité accrue aux mouvements, aux regards directs ou aux trajectoires frontales. Le chien peut alors percevoir l’approche d’un inconnu comme une intrusion dans son espace personnel ou celui de son groupe social. Les études sur la communication canine indiquent que le regard direct et l’approche en ligne droite sont des signaux potentiellement menaçants dans le répertoire comportemental des canidés. Dans un contexte urbain dense, ces signaux sont fréquents et répétés, ce qui peut maintenir un état d’hypervigilance.

L’apprentissage joue un rôle déterminant dans la consolidation du comportement. Un aboiement qui entraîne l’éloignement du passant ou du chien croisé est susceptible d’être renforcé par un mécanisme d’apprentissage associatif. Du point de vue du chien, l’enchaînement est clair : il aboie, l’autre s’éloigne. Même si cet éloignement n’est pas causé par l’aboiement mais simplement par la trajectoire normale de la promenade, la contingence temporelle suffit à renforcer la réponse. Les principes du conditionnement opérant décrits par Skinner s’appliquent pleinement ici. Progressivement, le comportement devient automatique face à certains stimuli déclencheurs.

La variabilité individuelle doit également être prise en compte. Les différences génétiques entre races et lignées influencent la propension à vocaliser. Certaines sélections ont favorisé la vigilance et la réactivité aux mouvements, notamment chez les chiens de garde ou de conduite. Cela ne signifie pas que l’aboiement soit inévitable, mais qu’il s’inscrit dans un terrain biologique particulier. Les recherches en génétique comportementale montrent que la réactivité émotionnelle possède une composante héréditaire mesurable.

Pour comprendre en profondeur ces mécanismes, il est indispensable d’articuler émotion, cognition et apprentissage. Les processus attentionnels, la perception des signaux sociaux et l’interprétation des intentions d’autrui influencent la réponse comportementale. Les travaux en cognition sociale canine démontrent que le chien est particulièrement sensible aux signaux humains, mais cette sensibilité peut aussi amplifier certaines réactions lorsque le contexte est ambigu ou imprévisible. Ces mécanismes sont approfondis à travers différents contenus consacrés à la manière dont le chien perçoit, traite et interprète son environnement social, en lien avec le fonctionnement de ses processus mentaux.

Il est également essentiel de distinguer l’aboiement offensif de l’aboiement défensif. Sur le plan postural, un chien réellement engagé dans une intention d’agression présente des signaux cohérents d’avancée, de fixation et de tension musculaire orientée vers la cible. À l’inverse, de nombreux chiens qui aboient en promenade adoptent des postures d’évitement partiel, un poids du corps en arrière ou des signaux d’apaisement subtils. L’analyse fine de la gestuelle permet souvent de révéler une motivation d’éloignement plutôt qu’une volonté d’affrontement.

Enfin, le contexte relationnel avec le propriétaire influence fortement la situation. La tension de la laisse, l’anticipation du conducteur et les micro-signaux corporels humains modifient la perception de l’événement par le chien. Des études ont montré que l’état émotionnel humain peut affecter la réponse comportementale canine, notamment par des mécanismes de contagion émotionnelle. Une posture crispée ou une respiration modifiée peut contribuer à augmenter la vigilance du chien avant même l’apparition du déclencheur.

Comprendre pourquoi un chien aboie en promenade revient donc à analyser une interaction complexe entre biologie, développement, expérience et environnement immédiat. Réduire ce comportement à une question de dominance ou de “mauvaise éducation” constitue une simplification qui ne résiste pas à l’analyse scientifique. Comme nous l’avons vu avant, dans certains cas, l’aboiement peut même s’articuler avec des dynamiques plus larges de gestion des ressources sociales ou spatiales,comparable à ce que l’on observe dans les situations de protection de ressource chez le chien, où l’enjeu n’est pas l’affrontement mais le maintien d’un contrôle perçu comme nécessaire.

En définitive, l’aboiement en promenade n’est ni un caprice ni une fatalité. Il s’agit d’un comportement multifactoriel qui prend sens lorsqu’on l’inscrit dans une perspective éthologique rigoureuse. Comprendre sa fonction constitue la première étape indispensable pour envisager une évolution durable et respectueuse du bien-être du chien.


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