Ce que les adoptions de janvier révèlent sur notre rapport au chien


À chaque début d’année, une dynamique bien connue des refuges réapparaît : celle d’un afflux d’adoptions peu après les fêtes. En apparence, l’arrivée d’un chien dans une famille en janvier est une bonne nouvelle : un animal trouve un foyer, une histoire change. Mais si l’on considère cette vague d’adoptions du point de vue de l’éthologie et de la sociologie, elle révèle des éléments importants sur notre manière d’aborder le chien, sur nos attentes, sur ses besoins réels et sur les mécanismes d’adaptation qui s’engagent – ou parfois échouent – dans les semaines et mois qui suivent.

L’adoption post-fêtes : entre élan émotionnel et projection humaine

D’un point de vue sociologique, l’adoption post-fêtes peut s’inscrire dans une série de résolutions ou d’« idées neuves » associées à la nouvelle année. On souhaite concrétiser un projet longtemps mûri, on est porté par l’enthousiasme des festivités, voire par des réflexes de générosité. Pourtant, cette impulsion peut parfois masquer des attentes irréalistes autour du chien. Une étude a montré que les adoptants qui ramènent un chien au refuge dans les trois mois suivant l’adoption sont ceux qui avaient initialement des attentes élevées, non seulement sur la santé ou le comportement de l’animal, mais surtout sur la rapidité avec laquelle il s’adapterait à sa nouvelle vie et établirait un « lien immédiat » avec eux : une chimère qui se heurte souvent à la réalité du comportement canin. MDPI

Des attentes souvent déconnectées de la réalité comportementale du chien

Ces attentes déconnectées peuvent être particulièrement problématiques pour les chiens issus de refuges, qui ont souvent déjà vécu des ruptures d’attachement et des expériences stressantes avant même d’être proposés à l’adoption. La vie en refuge, même dans les meilleures conditions, expose les chiens à des facteurs de stress chroniques : bruit permanent, confinement, changements de routines et interactions multiples avec des personnes et d’autres chiens eux-mêmes stressés. Des études qui explorent les marqueurs comportementaux et biologiques du stress chez les chiens en refuge montrent que ces animaux présentent des niveaux élevés d’indicateurs physiologiques de stress dès leur entrée en refuge, et que cela influence leur comportement observé. PubMed Cette charge émotionnelle ne se dissipe pas instantanément lorsqu’un chien arrive dans un nouveau foyer : ce qui suit l’adoption n’est pas un « reset », mais le début d’un nouveau processus d’ajustement.

Le poids invisible du refuge : un stress qui ne disparaît pas à l’adoption

Sur le plan éthologique, comprendre ce processus d’ajustement est essentiel pour éviter des jugements hâtifs sur le comportement du chien. La notion de « période sensible » dans laquelle un chien s’adapte à un nouveau milieu n’est pas une simple métaphore : des travaux longitudinaux montrent que les comportements exprimés par un chien peuvent évoluer considérablement sur plusieurs semaines, voire des mois, après son arrivée dans un nouveau foyer. L’étude utilisant le C-BARQ (Canine Behavioral Assessment & Research Questionnaire) a suivi des chiens adoptés pendant six mois et documenté la présence fréquente de comportements que les humains perçoivent souvent comme « problèmes » : peur de l’étranger, réactions envers d’autres chiens, comportements liés à la séparation. Ces comportements ne signifient pas nécessairement que l’adoption a échoué, mais plutôt que l’animal est encore en train de se décompresser, de comprendre son environnement et de s’ajuster à de nouvelles règles sociales et environnementales. Faunalytics

Changer de foyer n’est pas s’adapter instantanément

L’adoption en janvier révèle aussi nos propres biais cognitifs et sociaux. Nous avons tendance à projeter sur le chien ce que nous appelons des « bonnes intentions »: un chien doit immédiatement nous plaire, être calme, obéir sans effort. Cette projection oublie que les chiens sont des animaux sociaux avec une histoire comportementale, des besoins d’exploration, de prévisibilité et d’attachement sécurisant qui se construisent dans le temps et non instantanément. En outre, l’adoptant moyen ne prend souvent pas en compte l’ampleur de l’adaptation nécessaire après un changement aussi radical que de passer d’un refuge à une maison. Les signaux de mal-être – retrait, hypervigilance, refus de manger, réactions émotionnelles soudaines – sont souvent interprétés à tort comme des défauts de caractère, alors qu’ils sont des indicateurs clairs d’un besoin de sécurité et de temps pour ajuster ses modèles mentaux. Sans une prise en compte de ces signaux, le risque est d’entrer dans un cercle de frustration réciproque : l’adoptant se déçoit et le chien, privé du soutien empathique nécessaire, accentue ses comportements de stress.

Ce que ces adoptions disent de notre rapport contemporain au chien

Il est donc crucial de considérer ces vagues d’adoptions comme des aventures partagées entre humains et chiens, qui demandent du temps, de la compréhension et une adaptation progressive plutôt qu’une performance immédiate. S’engager dans une adoption en janvier ou à tout autre moment ne devrait pas être impulsif, mais réfléchi en tenant compte des besoins comportementaux du chien et des conditions concrètes de vie de la famille. Cette perspective éthologique et sociologique permet de replacer le chien comme un être vivant ayant ses propres rythmes d’adaptation, et non comme un simple vecteur de nos résolutions de nouvelle année.

Comprendre les premières semaines : un chien qui observe avant d’agir

Lorsqu’un chien arrive dans un nouveau foyer, il n’est pas immédiatement dans une phase d’expression libre de ses comportements. Contrairement à une idée largement répandue, les premières semaines ne sont pas un indicateur fiable de sa “vraie personnalité”. D’un point de vue éthologique, le chien est avant tout dans une phase d’évaluation de son environnement. Il observe les humains, les lieux, les routines, les conséquences de ses actions. Cette phase peut donner l’illusion d’un chien calme, discret, voire “facile”, alors qu’il est simplement inhibé émotionnellement.

Cette inhibition est un mécanisme adaptatif bien documenté chez les mammifères sociaux confrontés à un changement brutal de contexte. Elle permet de limiter les risques tant que l’environnement n’est pas jugé prévisible et sécurisé. Chez le chien adopté, cette inhibition peut masquer un stress important, et c’est précisément pour cela que les signaux de mal-être passent souvent inaperçus.

Le retrait comportemental : le signal le plus sous-estimé

L’un des premiers signaux à observer est le retrait. Un chien qui passe beaucoup de temps immobile, qui s’installe à distance, qui évite les interactions spontanées ou qui dort de manière excessive n’est pas nécessairement un chien détendu. Dans les premières semaines, un sommeil très long, fragmenté et souvent en position recroquevillée peut être un signe de surcharge émotionnelle plutôt que de relaxation.

Un exemple fréquent est celui du chien qui “ne fait pas de bêtises”, reste silencieux et ne réclame rien. Beaucoup d’adoptants interprètent cela comme un signe de bonne adaptation. Or, chez certains individus, ce retrait traduit une stratégie d’évitement face à un environnement encore trop imprévisible. Le point d’observation clé ici n’est pas la quantité de repos, mais la qualité du repos : le chien change-t-il régulièrement de position, s’étire-t-il, soupire-t-il, ou au contraire reste-t-il figé longtemps dans la même posture ?

L’hypervigilance discrète : quand le chien ne “déconnecte” jamais

Un autre signal souvent ignoré est l’hypervigilance de faible intensité. Le chien semble calme, mais ses oreilles réagissent au moindre bruit, ses yeux suivent chaque déplacement, il sursaute légèrement lorsqu’un objet tombe ou qu’une porte claque. Ce n’est pas un comportement spectaculaire, mais il indique un état d’alerte permanent.

Dans un contexte d’adoption récente, cette hypervigilance peut être confondue avec de la curiosité ou de l’attention. Pourtant, un chien réellement détendu est capable d’ignorer une grande partie des stimulations de son environnement. Le critère essentiel à observer est la capacité du chien à revenir spontanément à un état de repos après une stimulation. S’il met longtemps à se poser de nouveau, ou s’il enchaîne plusieurs comportements de surveillance, cela traduit un stress latent.

Les comportements alimentaires comme révélateurs émotionnels

L’alimentation est un excellent indicateur de l’état émotionnel d’un chien, à condition de savoir l’observer finement. Un chien qui mange peu, mange lentement ou interrompt fréquemment son repas peut être en état de stress, même s’il finit par consommer sa ration. À l’inverse, certains chiens mangent de manière très rapide, presque compulsive, ce qui peut également être une réponse au stress.

Il est important d’observer non seulement si le chien mange, mais comment il mange. Prend-il le temps de mastiquer ? Se détourne-t-il régulièrement de sa gamelle pour observer autour de lui ? Refuse-t-il de manger en présence de mouvements ou de bruits ? Ces éléments sont souvent plus informatifs que la simple quantité ingérée.

Les signaux sociaux faibles souvent mal interprétés

Dans les premières semaines, de nombreux chiens expriment des signaux d’apaisement discrets qui sont fréquemment ignorés ou mal compris. Un chien qui détourne la tête lorsqu’on le regarde, qui cligne des yeux lentement, qui se lèche le museau hors contexte alimentaire ou qui s’éloigne calmement lorsqu’on le sollicite n’est pas “indifférent” ou “têtu”. Il communique son besoin de distance et de sécurité.

Un exemple courant est celui du chien qui se lève et change de pièce lorsque les interactions deviennent trop fréquentes. Certains adoptants y voient un manque d’attachement, alors qu’il s’agit souvent d’une stratégie saine d’autorégulation émotionnelle. Le point d’observation essentiel est de noter si le chien revient spontanément vers l’humain une fois son seuil émotionnel redescendu. Cette alternance est généralement un bon indicateur d’adaptation progressive.

L’apparition différée des comportements dits “problématiques”

Un phénomène bien connu des professionnels, mais peu anticipé par les adoptants, est l’apparition différée de certains comportements. Un chien peut sembler parfaitement à l’aise pendant deux à trois semaines, puis commencer à exprimer de la peur, de la réactivité ou des comportements liés à la séparation. Ce décalage temporel correspond souvent à la fin de la phase d’inhibition initiale.

D’un point de vue éthologique, cela signifie que le chien commence à se sentir suffisamment en sécurité pour exprimer ses émotions réelles. Paradoxalement, l’apparition de ces comportements n’est pas toujours un signe de régression, mais parfois un indicateur que le chien entre enfin dans une phase d’expression authentique. Le rôle de l’adoptant est alors crucial : interpréter ces comportements comme des signaux d’aide plutôt que comme des échecs éducatifs.

Observer sans interpréter trop vite

Le point commun à tous ces signaux est la nécessité de ralentir l’interprétation. Les premières semaines devraient être envisagées comme une période d’observation attentive plutôt que d’évaluation du chien. Noter les contextes dans lesquels apparaissent certains comportements, leur intensité, leur fréquence et leur évolution dans le temps est bien plus pertinent que de chercher à les corriger immédiatement.

Adopter cette posture permet non seulement de respecter les besoins émotionnels du chien, mais aussi de construire une relation plus stable et plus juste. Reconnaître ces signaux précoces, c’est accepter que l’adaptation est un processus, pas un instantané.

Sources:

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